
Ce n’est pas qu’une question de couteaux
22 septembre 2022, 17h05. Je vide mon bureau, fais mon sac et apporte mon ordinateur et mon téléphone au service informatique. En chemin vers la sortie, je me remémore les débats animés près de la machine à café; le flot quasi permanent de plaisanteries et de jeux de mots; et surtout, le sentiment d’appartenance que j’ai ressenti presque immédiatement en commençant ce poste. Je laisse mon badge à l’accueil et sors par la porte pour la dernière fois.
Un mois exactement auparavant, j’avais envoyé ma lettre de démission à mon responsable et au directeur des ressources humaines. Je quittais ma position confortable et bien rémunérée d’ingénieur recherche & développement. L’étonnement et la déception de mon patron et de mes collègues furent accueillis par une explication qu’à mon avis ils n’ont pas vraiment comprise.
Le capitalisme industriel est une impasse. Il exploite et détruit les personnes et la planète au profit d’une poignée de privilégié·es, les propriétaires du capital. Il nous a volé ce qui donnait du sens à nos vies: notre lien à la terre, notre lien avec les autres, et par la division du travail, notre lien à un savoir-faire.
Après des mois de réflexion et de questionnements, j’ai fini par comprendre que je ne pouvais pas continuer à occuper ce poste si je voulais une cohérence entre mes convictions et mes actes. D’autant plus que les ingénieur·es occupent une place particulière. Ni totalement exploiteur·euses, ni totalement exploité·es, ils et elles font fonctionner le système capitaliste. Elles et ils sont l’engrenage entre les détenteurs du capital et la classe ouvrière.
En quittant mon travail, j’enlevais l’un de ces engrenages. C’est un premier pas aussi important qu’il est insuffisant. Je veux créer une société véritablement démocratique où les citoyennes et citoyens décident par elles-mêmes et eux-mêmes, plutôt que de déléguer ce pouvoir à une élite gouvernante. Et l’un des domaines où cela doit se produire est le travail. La division du travail a créé des emplois dénués de sens, où les travailleur·euses sont dépossédé·es et complètement séparé·es du produit de leur labeur. Des emplois qui brisent le corps et l’esprit tout en produisant de vastes quantités d’objets jetables.
« Laissez mille fleurs s’épanouir et tout peut arriver ! »
Donella H. Meadows
À l’inverse du modèle capitaliste, j’imagine un monde où les travailleur·euses se réapproprient leur savoir-faire et se reconnectent au produit de leur travail. Un monde où elles et ils peuvent produire beauté, qualité et héritage. Cette prise de conscience m’a fait comprendre l’importance de ce qui avait commencé comme un simple loisir en 2019 : la coutellerie. En m’engageant pleinement dans cette activité, je pouvais contribuer à un contre-modèle et créer des outils de qualité apportant une vraie valeur dans la vie des gens.
Que me manque-t-il ?
Au début de l’année 2023, j’ai créé mon entreprise de coutellerie et commencé à fabriquer des couteaux professionnellement. Ce fut libérateur. Même si ce métier est beaucoup plus exigeant physiquement et rémunère bien moins que mon emploi précédent, la satisfaction de trouver un sens à mon travail éclipse largement les inconvénients 1. Cela est d’autant plus vrai lorsque je reçois des retours de client·es et les vois prendre plaisir à utiliser mes couteaux. Aujourd’hui, plus de 50 passionné·es de cuisine, amateur·rices et professionnel·les, à travers le monde ont fait confiance à la Coutellerie Robin pour leur fournir des couteaux de qualité pour des expériences culinaires mémorables.
Un de mes premiers clients, Cyril R., cuisinier dans un restaurant savoyard, a déjà commandé plus d’une douzaine de couteaux. En plus d’avoir complété sa panoplie, il a équipé tous ses collègues et plusieurs ami·es. De même, Jerome W., passionné de cuisine danois, a commandé une collection complète de couteaux forgés en acier au carbone : un hachoir chinois, un gyuto, un petty, un usuba, un deba et un kiridashi. Les clients réguliers comme Cyril, Jerome et bien d’autres me montrent que je suis sur la bonne voie, en apportant des outils de qualité dans la vie des gens.
Pourtant, j’avais le sentiment que quelque chose manquait. Je doutais et me remettais en question. Mon objectif initial était de participer à la création d’un modèle alternatif de production et de consommation, de fournir des outils de qualité pouvant durer des générations et porteurs d’une vraie valeur, fonctionnelle et émotionnelle. Et néanmoins, je fabriquais des couteaux que beaucoup de personnes ne peuvent pas s’offrir, même s’ils reviennent moins cher sur le long terme. Je n’accomplissais qu’une moitié de ma vision.
Deux choix s’offraient à moi. Fabriquer des couteaux plus abordables en sacrifiant qualité, performance et souci du détail. Ou maintenir un niveau de qualité et de durabilité conforme à mes valeurs mais accessible seulement à une partie de la population. Autant dire que j’étais réticent à faire ce choix. L’idée d’abandonner la moitié de ma mission était difficile à accepter. Mais peut-être existait-il une autre possibilité ? Peut-être n’étais-je pas obligé de faire ce choix impossible ?
Vous décidez ce que vous payez
Le prix libre et conscient. C’est un concept que j’ai rencontré dans des festivals, pour des spectacles, ateliers, formations. Mais je ne l’avais jamais vu appliqué à des produits matériels. Le raisonnement est simple. Celles et ceux qui ont plus paient plus afin que celles et ceux qui ont moins paient moins. Cela peut paraître contre-intuitif au premier abord, étant donnée qu’une des caractéristiques dominantes de notre société est que si l’on gagne plus on peut consommer plus.
Néanmoins, la cuisine est centrale dans nos vies et on peut difficilement cuisiner sans couteau. Je crois donc que chaque foyer devrait posséder au moins un couteau de qualité pour pouvoir cuisiner correctement. Et dans le modèle économique actuel, acquérir un bon couteau n’est pas possible pour beaucoup. C’est pourquoi je propose ce système de prix libre. Système avec lequel nous pouvons faire un (petit) pas vers la réalisation de cette vision 2.
Nous pouvons ainsi rendre les couteaux de qualité accessibles à une plus grande partie de la population tout en créant de la solidarité entre les personnes.
Plus de détails sur le prix libre et conscient ici :